Injonctions paradoxales
« Faites toujours plus, avec moins. »
Un individu dans le monde du travail est souvent pris dans un système de double contrainte :
➡️ les exigences des autres (collègues, clients, fournisseurs)
➡️ celles de l’organisation (performance, résultats, contraintes de ressources).
Ces tensions créent parfois des situations paradoxales.
Un exemple classique
Un fils hésite entre porter une cravate rouge ou une cravate bleue, toutes deux offertes par sa mère.
- Il choisit la rouge → « Pourquoi n’as-tu pas mis la bleue ? »
- Le lendemain, il met la bleue → « Tu n’aimais donc pas la rouge ? »
- Finalement, il porte les deux → « Tu es devenu fou, mon fils ?! »
👉 Quelle que soit la réponse, elle est insatisfaisante et souvent liée à des injonctions paradoxales implicites.
Les injonctions paradoxales « rendent fous » car elles produisent :
- un sentiment d’impuissance
- de la culpabilité
- l’impression qu’aucune issue n’est correcte.
Le rôle du surmoi
Le sentiment de culpabilité renvoie notamment au surmoi : cette instance psychique qui nous observe intérieurement. Parfois, le surmoi lui-même alimente des injonctions paradoxales en nous.
S’il permet la conscience morale et le vivre-ensemble, il peut aussi devenir :
- exigeant
- intransigeant
- voire agressif envers soi-même.
Selon Freud, il se constitue notamment par l’intériorisation des exigences parentales. Idéal du moi et surmoi sont proches chez lui, même si d’autres approches les distinguent.
Travail et conflit intérieur
Chacun est traversé par des conflits psychiques souvent inconscients, dont certains prennent la forme d’injonctions paradoxales.
Dans le travail :
- l’idéal que nous visons peut entrer en conflit avec les moyens réels dont nous disposons ;
- la responsabilité individuelle est forte alors que la maîtrise des conditions de travail reste limitée.
👉 D’où l’émergence fréquente d’un sentiment d’impuissance et de culpabilité, typique de situations où les injonctions paradoxales sont présentes.
Autrement dit ?
Le psychiatre Harold Searles a étudié les interactions relationnelles pathogènes et parfois, il met en évidence le rôle des injonctions paradoxales dans ces relations.
« …l’instauration de toute interaction interpersonnelle qui tend à favoriser un conflit affectif chez l’autre – qui tend à faire agir les unes contre les autres différentes aires de sa personnalité – tend à le rendre fou (c’est-à-dire schizophrène). ».
L’effort pour rendre l’autre fou (1965)
Il décrit des situations où une interaction tend à créer un conflit affectif interne chez l’autre, pouvant le désorganiser psychiquement. Certaines hypothèses anciennes — comme l’idée de mères « schizophrénogènes » — sont aujourd’hui largement discutées, car culpabilisantes et peu démontrables.
Cependant, une idée demeure pertinente :
➡️ l’environnement relationnel influence fortement la santé psychique. Cela peut également résulter des injonctions paradoxales subies dans l’environnement professionnel.

Les collectifs de travail et la parole
Dans certaines institutions de soin psychique :
- des espaces de supervision collective existent ;
- ils permettent d’élaborer les tensions relationnelles ;
- ils protègent à la fois les professionnels et les patients de certaines injonctions paradoxales qui peuvent parfois nuire au collectif.
👉 « Soigner l’institution pour soigner les patients. »
On pourrait imaginer des dispositifs similaires dans d’autres milieux professionnels, notamment pour prévenir les effets des injonctions paradoxales.
En conclusion
Certaines situations de travail peuvent devenir toxiques.
Nous n’y sommes pas tous également sensibles, mais il est possible de s’en dégager.
La psychanalyse peut aider à :
- mettre des mots sur ce qui se joue,
- comprendre les conflits internes et relationnels, souvent liés aux injonctions paradoxales,
- retrouver des marges de pensée et d’action.