Sublimation et coopération : et si l’amour était la clé ?
J’avais évoqué dans un précédent article (Coopérer s’appuie sur la croyance en les autres : fondamentaux) la fonction des rituels informels — déjeuners, baromètres d’humeur, moments de convivialité — dans la vie d’une équipe. Ces espaces favorisent une dynamique où la parole circule et où peut se tisser le fil narratif du collectif.
Mais pourquoi ces espaces, préservés de toute visée de production immédiate, sont-ils si importants au-delà du simple plaisir partagé ?
La coopération, une affaire d’affects
Dans Psychologie des foules et analyse du moi, Freud s’intéresse aux liens entre psychologie individuelle et psychologie sociale. Selon lui, la solidarité d’un groupe repose sur des liens affectifs transformés par un processus de sublimation.
« …Nous avons affaire ici à des pulsions d’amour qui, sans pour autant agir avec moins d’énergie, n’en sont pas moins détournées de leurs buts originels. »
Psychologie des foules et analyse du moi – Freud
Ces mouvements tendres rapprochent les individus dans le travail. Ils permettent de prendre en compte des points de vue différents, de concilier des intérêts personnels avec une visée plus collective.
Freud interroge ainsi la proximité entre mouvements d’identification et mouvements amoureux, qu’il appelle relations d’objet.
Il s’agit d’une dialectique entre :
- L’être : s’enrichir des qualités d’un autre en s’identifiant à lui
- L’avoir : s’oublier dans son attachement à l’autre
Au fond, c’est la place de l’autre qui est interrogée :
vient-il occuper la place du moi individuel, ou celle d’un idéal partagé par le groupe ?
Identification, idéal commun et « moi communautaire »
Freud décrit un mouvement double :
- Identification aux pairs
- Relation d’objet à un leader ou, en l’absence de leader, à un idéal partagé (valeur, récit commun, projet collectif)
Gilles Amado et son équipe ont retenu la notion d’identification comme centrale, en parlant de « Moi communautaire » en psychosociologie.
À travers des espaces partagés de convivialité, les individus intègrent les désirs d’autres comme les leurs, tout en développant un sentiment d’appartenance.
Cette dynamique repose en partie sur une illusion structurante : celle d’un mythe originaire où pluralité et égalité deviennent conciliables. Cette idée n’est pas sans rappeler, sur le plan philosophique, la justice commutative, où les échanges entre individus sont réciproques.
De cette illusion partagée peut naître la coopération.
Les auteurs écrivent :
« À la productivité d’objets qui vise la tâche primaire de l’institution, nous opposons la productivité de liens qui se construit, entre autres, dans les interstices qui ménagent ce temps perdu pour la productivité d’objets, qui est du temps gagné pour se sentir bien au travail et constituer, avec d’autres, une équipe. »
Quand la productivité détruit les liens
Lorsque ces espaces partagés sont réduits par une logique productiviste, on observe rapidement :
- une perte de sens
- une désagrégation du collectif
- une montée des individualités
Ce phénomène a été particulièrement visible lors du confinement COVID, et demeure aujourd’hui une question centrale dans l’équilibre entre présentiel et distanciel.
Coopération, sens et justice
Dans mes observations de situations de souffrance éthique au travail, j’ai retrouvé une articulation entre plusieurs dimensions :
- Raisons vs passions (ces liens libidinaux sublimés)
- Coopérer
- Faire sens
Il s’agit d’une autre lecture transversale de mon schéma autour de l’émergence d’un sens commun de justice dans les collectifs de travail (Souffrance au travail et enjeux collectifs).

Coopérer devient alors un savoir-faire collectif : savoir « y faire » avec les règles pour redonner du sens à l’action par la concertation.
Ce processus permet :
- la subjectivation du travail
- l’ouverture de champs de créativité
- le passage d’individus assujettis à des sujets agissant leur travail
Dans les témoignages recueillis, il était question :
- d’« agir pour influencer »
- de décloisonner les tâches et rôles
- de subvertir statuts, hiérarchies ou règles
- d’inventer des solutions collectives
Ces processus comportent nécessairement des ratés. Mais de ces échecs naît une autre capacité essentielle : la transmission et l’apprentissage du collectif dans le temps.
L’écart entre les attendus et la réalité du travail peut ainsi devenir un idéal commun de réparation.
Coopération ou culture d’entreprise ?
Je distinguerais cependant ce qui relève véritablement de la coopération des effets de culture d’entreprise ou de groupe — une distinction que je développerai peut-être dans un prochain article.
Individu et collectif : une influence réciproque
Enfin, cet article revient sur le rapport entre individu et collectif.
Là où l’habitus désigne l’influence du groupe sur l’individu, la coopération devient l’espace partagé d’influence de l’individu sur le groupe.
Et cela ne se fait pas, comme on voudrait parfois nous le faire croire, sans affect…
Ni sans amour.
Références
G. Amado, P. Fustier — Faire équipe. Érès, 2019
S. Freud — Psychologie des foules et analyse du moi. Petite Bibliothèque Payot, 1981
Lire aussi : https://paroleautravail.com/et-si-cooperer-cetait-preter-aux-autres-pour-gagner-plus/
Principaux enseignements
- Les rituels informels comme les déjeuners favorisent la circulation de la parole et renforcent la dynamique d’équipe.
- Freud souligne l’importance des liens affectifs pour créer une solidarité dans les groupes, favorisant ainsi la coopération.
- La productivité excessive menace ces espaces de convivialité et entraîne une désagrégation des liens collectifs.
- Coopérer devient un savoir-faire collectif qui redonne du sens au travail et ouvre des champs de créativité.
- La coopération permet une influence réciproque entre individu et collectif, reliant les affects et le sens de l’action.