Et si coopérer, c’était prêter aux autres pour gagner plus ?
Quand les règles tournent à vide et que les intérêts individuels prennent le pas sur le collectif, cela produit souvent du non-sens pour les individus. C’est un oubli que le sens passe par le collectif et que coopérer s’appuie sur la croyance en d’autres individus.
Justice collective et recherche de reconnaissance
La recherche d’une reconnaissance sociale — et du gain de jouissance qui l’accompagne — pousse alors les individus à « faire corps » à nouveau au sein du groupe.
En ce sens, la justice au sein des collectifs peut être considérée comme un fait social total.
Cela suppose des interactions où les conflits interpersonnels peuvent être :
- débattus
- négociés
- transformés
Dans la modernité, avec le déclin du religieux et du discours patriarcal du maître, la justice a progressivement laissé place à un processus d’accord collectif. Celui-ci s’oriente davantage vers l’égalité — au sens du même, de l’identique — plutôt que vers la reconnaissance de la différence et de la singularité.
Il en résulte paradoxalement :
- un déficit de liberté
- une réduction de l’autonomie
Ainsi, le refus de l’aliénation à l’autre peut conduire… à davantage de privation de liberté.
Redécouvrir la dimension de l’Autre
Redécouvrir la dimension de l’Autre permettrait de réactiver la dynamique du sujet, aujourd’hui parfois enfermée dans l’économie libérale.
Un détour par la psychanalyse, et notamment par la notion lacanienne de l’Autre, éclaire cette idée.
Cette figure renvoie à une instance originelle à laquelle tout sujet se réfère sa vie durant. Dans le dispositif du miroir, Lacan met en évidence l’instant fondateur où l’enfant reconnaît son image comme étant lui-même.
Cette expérience fonde :
- l’unité du sujet
- l’identification à une image extérieure
- l’aliénation constitutive à un Autre
D’où la formule lacanienne :
« Le désir de l’homme, c’est le désir de l’Autre. »
La réflexivité des individus, en référence à un Autre singulier, peut ainsi influencer fortement les dynamiques collectives et favoriser la coopération. Au sens lacanien, coopérer c’est prendre en compte que je n’existe que par et grâce aux autres que moi. De ces processus d’identifications et d’échanges mutuels, se construisent à la fois les individus et les collectifs.
Sujet et subversion dans l’entreprise
Dans mon enquête, les individus « bien ancrés » étaient ceux qui allaient à la rencontre des autres pour trouver des solutions aux problèmes collectifs, sans esquiver les conflits.
« J’étais droit dans mes bottes », dira l’un des participants.
Dans l’entreprise, chacun est à la fois :
- sujet
- soumis à la sujétion
Si l’individu reconnaît généralement sa position d’assujetti, il méconnaît souvent son pouvoir de subversion.
Sub-vertere, c’est :
- mouvoir son environnement
- se rebeller
- renverser les perspectives
L’importance des espaces décloisonnés
Vous commencez à me connaître : je tiens autant à l’influence du sujet sur le groupe qu’à l’importance de la communauté de travail pour ménager des espaces favorables aux sujets.
Plus les espaces seront :
- décloisonnés
- ouverts à la communication
- propices à la commutativité des rôles
- tolérants aux écarts entre rôles et fonctions
…plus les interactions seront florissantes et les chances de coopération élevées.
Le rôle des rituels collectifs
La gouvernance d’équipe commence souvent par des gestes simples :
des rituels de travail qui deviennent des espaces d’échanges intersubjectifs.
Par exemple :
- les petits-déjeuners d’équipe
- les « vis ma vie »
- les rituels « quoi de neuf »
- les baromètres d’humeur
Ces initiatives ouvrent des espaces de dialogue où une parole peut se faire entendre… et parfois résonner.
Attention aux bonnes intentions
Mais comme souvent, les meilleures intentions peuvent devenir les pires.
Ces moments doivent être régulièrement réévalués :
- servent-ils réellement le collectif ?
- permettent-ils une parole vivante ?
- ou deviennent-ils un rituel vide ?
L’essentiel est que ces espaces restent ouverts et indéterminés, et non des objets supplémentaires destinés à combler un manque.
Car il existe toujours une part de croyance dans ces dynamiques collectives.
De la confiance à la croyance
Le discours dominant parle volontiers de confiance.
Je préfère parler de croyance.
L’étymologie latine nous éclaire :
credere, c’est confier en prêt.
Un langage que le discours capitaliste peut comprendre…
et qui permettrait peut-être de dépasser les oppositions stériles entre :
- le tout économique
- le tout social
Peut-être s’agit-il alors de prêter aux autres pour gagner plus :
plus de coopération, plus de sens, plus de collectif.
Lire aussi : Souffrance au travail et enjeux collectifs –
Et pour aller plus loin : Penser la croyance à la lumière du témoignage | Cairn.info
Points clés
- Le jugement avec équité émerge dans les collectifs de travail, surtout lors des crises.
- La justice collective se transforme en processus d’accord, axé sur l’égalité plutôt que sur la singularité.
- Redécouvrir la dimension de l’Autre favorise la coopération, selon la pensée lacanienne.
- Les espaces de travail doivent être ouverts et décloisonnés pour encourager la communication et la coopération.
- L’évolution de la confiance vers la croyance permet de dépasser les oppositions entre l’économique et le social.
