Conflits et souffrance au travail : retrouver le sens par la capacité collective de penser
Confrontés à des règles parfois contradictoires, qui ne font pas toujours sens face aux impératifs réels du travail, les collaborateurs peuvent se sentir démunis. Cette perte de repères ouvre la voie à des situations de conflits, à la fois visibles et invisibles. Ce contexte peut favoriser l’apparition de souffrance au travail.
Les rivalités, jalousies interpersonnelles ou tensions hiérarchiques en sont des manifestations classiques. Mais elles ne suffisent pas à expliquer ce qui se joue dans les collectifs de travail. D’autres processus plus profonds interviennent — notamment des phénomènes inconscients, que la psychanalyse permet d’éclairer (nous reviendrons notamment sur la question du transfert au travail).
Dans ces contextes, il arrive que des groupes pourtant compétents produisent des résultats inattendus, décevants, et en décalage avec :
- les objectifs collectifs,
- leurs propres aspirations individuelles.
Ce décalage témoigne d’une perte de sens, devenue aujourd’hui fréquente dans nos organisations.
Observer les conditions d’un accord possible
Mon travail d’observation en milieu professionnel m’a conduit à m’interroger sur une question centrale :
👉 Dans quelles conditions un accord collectif reste-t-il possible malgré les conflits ?
Dans le cadre d’une recherche qualitative en entreprise (publiée aux éditions Érès), j’ai étudié les marges de liberté des acteurs confrontés à des décisions conflictuelles.
Ce travail m’a permis de dégager un phénomène central que j’ai nommé :
👉 le « sens commun de justice »
Cette notion s’inspire directement de la philosophie de l’Antiquité :
« Nous appelons justes les prescriptions susceptibles de produire et de garder le bonheur et ses parties constituantes au profit de la communauté des citoyens. »
Aristote – Ethique à Nicomaque
Le « sens commun de justice » ne renvoie pas à une règle formelle, mais à une capacité partagée par un collectif à évaluer, ajuster et décider ensemble dans des situations complexes.

Le « sens commun de justice » repose sur une dynamique en trois niveaux :
- une capacité individuelle de régulation émotionnelle et de réflexion
- une capacité collective à coopérer et juger avec équité
- une capacité organisationnelle à produire du sens, apprendre et innover
Lorsque ces dimensions s’articulent, une boucle vertueuse émerge.
À l’inverse, leur désarticulation conduit à des dynamiques de pouvoir et à une perte de sens.
Une propriété clé : juger avec équité
Parmi les propriétés identifiées, une se distingue particulièrement :
👉 Juger avec équité
Cette capacité s’oppose directement aux logiques de pouvoir.
Car les jeux de pouvoir ont une caractéristique majeure :
👉 ils empêchent de penser
À l’inverse, juger avec équité mobilise une activité psychique qui permet :
- de sortir des impasses conflictuelles,
- de réouvrir la coopération,
- de prendre en compte la demande des autres.
Il ne s’agit pas simplement d’être « juste », mais de penser la situation au-delà de la règle générale.
Une perspective aristotélicienne
Dans une perspective inspirée d’Aristote, l’équité peut être définie comme :
Un correctif de la loi, là où son universalité devient inadéquate
Autrement dit :
- la règle générale ne suffit pas,
- elle doit être ajustée à la singularité des situations.
Ce point rejoint profondément les apports de la psychothérapie institutionnelle, qui a montré que :
👉 le « parler général » peut effacer les singularités et nuire à l’humanisation des relations.
Comment repérer le sentiment d’injustice ?
Un point frappant de mon travail d’entretien :
👉 le sentiment de justice est difficile à exprimer…
👉 mais l’injustice, elle, parle immédiatement
Et elle parle dans le langage du corps et des émotions.
Des situations parfois anciennes réapparaissent avec une intensité remarquable :
- culpabilité
- peur
- tristesse
- révolte
- cynisme
- combativité
La culpabilité est particulièrement fréquente, et elle s’exprime de manière très spécifique :
Dans le langage :
- phrases interrompues
- hésitations (« euh », « ben », « mmh »)
- silences
- baisse de ton
Dans le corps :
- toux
- soupirs
- pauses marquées
Ou à l’inverse :
- logorrhée (flux de parole continu)
- répétitions
- mots parasites (« donc »…)
- rires gênés
Ces manifestations traduisent un conflit interne actif.
Le moment du basculement
À l’opposé, certains moments marquent une transformation :
👉 des exclamations comme « Oui ! » apparaissent
Elles signalent :
- une résolution du conflit interne,
- l’émergence d’une compréhension nouvelle,
- parfois la découverte d’une solution.
Retrouver le sens et relancer la créativité
Le « jugement avec équité » joue ici un rôle fondamental :
- il permet de restaurer un narratif collectif cohérent,
- il relance la créativité du groupe,
- il ouvre la voie à des solutions partagées.
Une piste pour le bien-être au travail
Ce travail met en lumière une idée essentielle :
👉 la capacité de penser ensemble est une ressource majeure face aux conflits
Et cette capacité se développe :
- à rebours des logiques de pouvoir,
- dans des espaces où la parole peut circuler,
- à condition que les singularités soient reconnues.
Le « jugement avec équité » apparaît alors comme une véritable pierre de touche pour améliorer durablement :
- les conditions de travail,
- la coopération,
- et le bien-être des équipes.
Lire aussi : Injonctions paradoxales –
Points clés
- Les règles contradictoires au travail peuvent entraîner un sentiment de souffrance au travail parmi les collaborateurs.
- La notion de « sens commun de justice » permet d’évaluer et de décider ensemble malgré les conflits.
- Juger avec équité aide à résoudre les impasses et à rétablir la coopération dans les équipes.
- Le jugement avec équité favorise un narratif collectif cohérent et relance la créativité du groupe.
- Reconnaître les singularités aide à améliorer les conditions de travail et le bien-être des équipes.
