Les liens intimes au travail, ou Lacan avant les congés d’été
L’intime selon la définition du CNRTL, c’est ce « qui se situe ou se rattache à un niveau très profond de la vie psychique : qui reste généralement caché sous les apparences, impénétrables à l’observation externe, parfois aussi à l’analyse du sujet même. ».
Et contrairement à notre idée première, l’intime est ce qui caractériserait le mieux nos relations sociales, y compris celles au travail.
Aujourd’hui, j’ai envie d’enfoncer quelques portes ouvertes. Le sont-elles vraiment ? Et si oui, pourquoi me semblent elles reléguées dans un coin de nos réflexions sur le travail ?
Ce qui paraît pourtant essentiel à l’épanouissement professionnel est l’existence d’un milieu coopératif, d’une communauté d’intérêts où chacun est reconnu dans son apport singulier au collectif, tandis que chaque membre reconnaît aux autres une valeur en eux-mêmes autant qu’une contribution à la communauté.
Être entendu et savoir transiger…
Une relation « dite en miroir »
Il est ici question de la prise en compte du grand Autre, ce tiers présent dans toute relation intersubjective. Cet apport de Lacan puise dans une expérience fondamentale qu’il a décrite sous le nom de « stade du miroir ». Dans l’enfance, il désigne ce moment où le sujet est nommé et reconnu par sa mère qui le porte face à un miroir, tout en se reconnaissant lui-même sous une forme unifiée.
Il s’agit bien sûr d’une métaphore. Le miroir n’est pas indispensable ; le regard d’une figure parentale et les paroles qui lui sont adressées le sont davantage. Ils donnent au sujet un corps symbolique où habiter. Pour Lacan, le miroir est justement l’Autre : celui que nous intériorisons inconsciemment et auquel nous demeurons, toute notre vie durant, partiellement aliénés. Nous dépendons du regard et des paroles des autres pour éprouver notre sentiment d’existence.
Cette expérience n’est pas confinée à l’enfance. Elle se répète tout au long de la vie. Nous construisons sans cesse notre rapport au monde à travers nos relations avec notre entourage.
Les situations de travail réactivent, pour le meilleur comme pour le moins bon, cette relation en miroir et cette identification aux autres. C’est aussi ce qui rend le travail si important dans notre réalisation de nous-mêmes. Dès lors, la qualité des relations de travail devient essentielle.
Le philosophe pragmatiste John Dewey soutenait que la coopération procède de la démocratie, et non l’inverse. Celle-ci n’est jamais donnée a priori ; elle émerge lorsqu’un collectif se constitue face à des difficultés à résoudre. L’expérience d’un « travail » à réaliser réunit alors des capacités complémentaires et des personnes qui se considèrent responsables des conséquences des problèmes rencontrés.
Cela suppose des relations de proximité, au sens propre comme au sens figuré : des relations intimes sur le plan affectif, se déroulant en face à face, de corps à corps, et que Dewey va jusqu’à qualifier de « bouche à oreille », au plus près de la pulsion donc. Ces relations profondes constituent, selon lui, les seules relations durables permettant d’accéder à « cette sorte de bonheur plein de contentement et de paix » qui fait société.
L’idée forte est la suivante : la constitution d’un public partageant son intelligence au service d’un intérêt commun dépend de la vitalité de communautés locales articulées entre elles, seuls lieux véritablement propices à de telles relations. Dewey ose même un rapprochement avec la psychanalyse dans son ouvrage majeur, Le Public et ses problèmes, en évoquant des liens tissés de visible et d’invisible à la conscience.
Lacan et le schéma L de relation de sujet à sujet
Lacan élaborera plus tard, dans le schéma L, une représentation de la rencontre entre deux sujets selon deux plans qui se croisent : celui de la conscience spéculaire – le plan du miroir – et celui de l’inconscient.
Ces relations nous affectent. Elles peuvent générer des conflits au sein des milieux professionnels. Elles constituent pourtant des conditions nécessaires – quoique non suffisantes – pour ne pas perdre le sens de notre travail dans des environnements parfois superficiels ou inintéressants, et, au pire, déshumanisants.
Dans le travail contemporain, la situation a-t-elle changé ?
Nous pouvons citer les modes de gestion par projets, qui composent et recomposent des collectifs variables et transitoires dont l’articulation n’existe pas toujours. Pensons également aux modalités de travail virtuelles : le « bouche à oreille » n’est plus en prise directe, mais médiatisé par l’écran et l’image. Le plan spéculaire se trouve redoublé, tandis que le plan de l’inconscient, de sujet à sujet pourrait-on dire, se voit désaffecté au prix d’une plus grande distance relationnelle.
Ajoutons encore que les organisations mondialisées évoluent dans des communautés de plus en plus vastes sur les plans relationnel, géographique et culturel.
D’où ce sentiment d’impuissance face à la complexité d’articulations entre des communautés flottantes et parfois étrangères les unes aux autres.
La question de notre réalisation comme sujet humain au travail devient alors une question politique, alors même que je souhaitais avant tout souligner la dimension relationnelle et sociale de l’activité de travail. Symptôme de l’influence de notre époque ?
En conclusion
Nous pouvons néanmoins réfléchir aux lieux dont nous nous sentons responsables et auxquels nous souhaitons apporter notre énergie créative. Nous pouvons interroger nos entraves, réelles ou imaginaires : notre dépendance à tel ou tel travail, nos modèles idéalisés de réussite professionnelle, et, finalement, ce que nous souhaitons comme liens aux autres pour faire – ou non – société.
Points clés
- L’épanouissement professionnel dépend d’un milieu coopératif où chaque individu est reconnu pour sa valeur.
- Le regard des autres, selon Lacan, est essentiel pour construire notre sentiment d’existence.
- La qualité des relations de travail impacte notre réalisation personnelle et professionnelle.
- La coopération émerge de la démocratie, selon Dewey, face à des défis à résoudre.
- Les modes de travail contemporains créent des distances relationnelles, posant des défis à notre réalisation en tant que sujets humains.
