
Amour, haine, hainamoration : l’animosité envers un collègue est-elle évitable ?
Non.
Pourtant, elle peut s’élaborer et se transformer.
Nous l’apprenons, parfois à nos dépens, au cours d’une analyse — pour celles et ceux qui ont passé un peu de temps sur le divan.
Dans cet espace d’élaboration, mais aussi en dehors.
Parce qu’une cure, ça vous travaille un peu tout le temps.
Dans le métro en allant au boulot, en préparant le repas, en marchant aussi beaucoup… comme si arpenter les rues permettait de dévider le fil des pensées conscientes et moins conscientes.
Depuis que vous vous rendez régulièrement chez votre analyste, vous avez acquis, dirons-nous, une certaine capacité à laisser libre cours à ce qui vient, de plus en plus fréquemment.
Ces moments-là sont très intéressants : suspendus entre rêve et réalité.
Ils ouvrent une porte sur les fantasmes enfouis.
S’ils n’apparaissent pas en pleine lumière, ils se répètent dans leurs scénarios, leurs objets, leurs formes. Une tendance se dessine.
Cela me fait penser aux aquarellistes qui cherchent à faire émerger du papier uni une figure, du hasard des touches de couleur et de la charge d’eau du pinceau.
Ce n’était qu’aplats indistincts, les couleurs se mêlant sur le papier à la lisière d’une bordure humide d’un coup de pinceau…
Et voilà qu’un trait apparaît, une représentation prend forme.
Une ombre. Un repli. Et le pétale d’une rose apparaît.
Vous connaissez bien, chacun, ce moment de rêverie où vous êtes pourtant bien éveillé. On vous pincerait, vous sursauteriez sûrement un peu. C’est ce moment indéfini où vous vous laissez aller au flux irrégulier de ce qui vous vient à l’esprit.
Là, vous notez un élément tout à fait inattendu qui surgit dans une suite qui vous semblait logique jusque-là :
« Einfall » disait Freud : ce qui tombe dans le conscient.
La trame de vos fantasmes apparaît alors à la lumière d’une conscience momentanément mise en veille. Vous pensiez tout à l’heure à cette malice qui vous a saisi face aux propos de votre collègue. Celui-ci vous a agacé. Vous vous repassez le fil de la discussion.
Et là…
Un souvenir d’enfance resurgit. Vous ne l’aviez pas oublié. Non, vous n’y aviez simplement plus songé depuis longtemps. La scène se déroule là presque devant vos yeux. Quelque chose qui a trait à la relation avec votre frère cadet… À y repenser, cela vous semble même bien insignifiant comme épisode de votre vie. Et pourtant…
Un sentiment vague de ressemblance entre la relation d’hier et d’aujourd’hui. Votre collègue n’a pourtant rien à voir avec votre frère. Ou alors pas grand-chose.
Peut-être un regard, une attitude, un trait de caractère ?
Un infime détail. Cela semble risible…vous secouez la tête et rejetez cette sensation saugrenue qui insiste.
Ah…ces psychanalystes, à toujours ressasser le passé !
À quoi cela nous mène-t’il ?
L’inconscient serait-il idiot, n’agirait-il pas pour autant ?
Chacun de nous méconnaît ce qu’il accorde comme crédit aux images, et combien nous sommes marqués par le défaut du langage pour nous accepter nous-mêmes, et accepter les autres.
L’amour se renverse en haine, et inversement.
Très facilement, au gré des pulsions de notre moi imaginaire. Nous reconnaissons en l’autre quelqu’un que nous aimons, avons aimé, ou auquel nous nous identifions. C’est le coup de cœur. Et puis, tout d’un coup, sans crier gare, l’amour se renverse en aversion. Sans que nous le voulions. Parfois sans même que nous le sachions.
Ce trait que nous avions reconnu dans l’autre, tout à coup, nous insupporte.
La rivalité narcissique imaginaire se réactive. Nous haïssons cet autre possesseur du trait idéal, qui nous ravit à nous-mêmes — et à l’amour des parents.
Les expériences ne sont jamais univoques bien sûr. Freud nous l’illustre au travers de son interprétation des rêves, ainsi qu’au travers des manifestations de notre inconscient dans les actes manqués ou les lapsus, qui sont souvent pluri déterminés.
Cette historiette est de toute ressemblance avec des faits réels élaborés par Freud dans ses échanges épistolaires avec son ami — et néanmoins rival — Wilhelm Fliess.
Freud prend conscience dans ses lettres de la culpabilité qu’il ressent à propos de la rivalité avec son frère cadet Julius, rivalité qu’il mettra en scène dans un rêve en déplaçant la figure de son frère sur des rivaux professionnels et amicaux. L’ironie du sort fera que cette fine analyse personnelle représentera une anticipation de sa future rupture avec Fliess.
Lacan élaborera plus tard le concept d’hainamoration, dont il développera la psychogenèse dans son élaboration du processus de développement du petit enfant au cours de l’expérience du miroir.
Si la pulsion peut avoir pour objet la haine de son prochain, la civilisation pare assez souvent à la satisfaction recherchée.
L’intégrer dans notre autoréflexion, pour soi et pour la vie en société, est un travail essentiel si nous voulons accueillir l’autre au-delà de l’amour-haine narcissique. Accueillir l’autre dans l’au-delà de l’image spéculaire, dans son altérité.
Reconnaître et sortir des pièges de l’identification pour accéder à un niveau de relation qui accepte le manque et l’imperfection de soi et des autres. C’est un travail dont l’enjeu est la vérité de son propre désir.
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Messages principaux
- La rivalité peut se transformer en amour ou en haine, souvent sans que nous en soyons conscients.
- À travers nos relations, nous projetons sur autrui des traits que nous aimons ou haïssons, révélant notre propre inconscient.
- Freud illustre la rivalité inconsciente, notamment avec son frère et dans ses rêves, et la relie à des rivalités professionnelles.
- Lacan développe le concept de hainamoration, soulignant l’importance de reconnaître notre propre manque et l’altérité de l’autre.
- Accueillir l’autre nécessite de dépasser les pièges de l’identification et d’accepter l’imperfection mutuelle.
