Subjectivation

Peut-on concilier performance et épanouissement au travail ?

« La corruption du meilleur engendre le pire. »

— Ivan Illich

Quand je réfléchissais à l’idée du Bien comme fin au sein de l’entreprise, je l’entendais comme la possibilité de construire des relations bonnes au sein d’échanges de réciprocité entre personnes de fonctions différentes, dans un espace commun de reconnaissance et de subjectivation.

Je faisais alors l’hypothèse qu’un travail pouvait être à la fois épanouissant pour les individus et source de performance pour le collectif.

C’est dans cette réflexion que je m’étais intéressée à la pensée d’Ivan Illich, et notamment à son ouvrage La convivialité.

Cet été, en redécouvrant certains de ses entretiens, une formule a particulièrement retenu mon attention :

« La corruption du meilleur engendre le pire. »

Elle m’a amenée à reprendre autrement une question qui me travaille depuis longtemps : comment ce que nous construisons pour le bien de l’être humain peut-il finir par se retourner contre lui ?

La convivialité : quand l’outil cesse d’être au service de l’homme

Ivan Illich a un parcours singulier. Intellectuel et croyant du XXe siècle, il s’est engagé auprès de la communauté immigrée portoricaine alors qu’il vivait à New York, avant de partir développer des projets éducatifs à Puerto Rico puis au Mexique.

Sa réflexion sur la convivialité porte notamment sur le rapport que l’homme entretient avec ses outils : non pas seulement ce que l’outil permet de faire, mais ce que l’homme fait de l’outil — et ce que l’outil finit par faire de l’homme.

Les outils conviviaux sont ceux qui restent à distance de l’être humain et demeurent à son service. Ils prolongent sa capacité d’agir et lui permettent de produire, de créer, de transformer son environnement, sans devenir eux-mêmes des puissances qui l’asservissent.

Illich nous met ainsi en garde contre des outils qui, progressivement, engloutiraient l’homme dans leur propre logique, jusqu’à l’obliger à se mettre à leur service.

Sa pensée apparaît aujourd’hui étonnamment actuelle.

Bien avant la déferlante des réseaux sociaux, l’omniprésence des systèmes numériques ou la perspective de « l’homme augmenté », Illich interrogeait déjà les effets d’un monde dans lequel nos outils risquent de devenir des systèmes auxquels nous devons nous adapter.

Sa critique du capitalisme ne se réduit d’ailleurs pas à une critique économique. Elle porte sur les phénomènes d’aliénation produits lorsque des dispositifs conçus pour répondre aux besoins humains finissent par déterminer eux-mêmes ce que les êtres humains doivent faire, désirer ou consommer.

Illich défendait également très tôt l’idée d’une forme de décroissance, entendue comme une limitation volontaire de la production et de la consommation au profit du bien-vivre.

Ce qui m’intéresse chez lui n’est pas seulement la dimension écologique, mais quelque chose de plus fondamental : la place de l’être humain au cœur des dispositifs qu’il construit.

Un outil devrait rester, en quelque sorte, le prolongement de la main de l’homme : un moyen de façonner le monde selon ses besoins et ses aspirations, et non une structure qui finit par façonner l’homme lui-même.

Quand le meilleur se corrompt

La formule d’Illich — « La corruption du meilleur engendre le pire » — prend une autre dimension lorsqu’il l’applique à la tradition chrétienne.

Pour lui, le « meilleur » renvoie notamment à la révélation de Dieu dans la parole incarnée du Christ.

Illich revient alors à la parabole du Bon Samaritain, dans laquelle un homme blessé et laissé pour mort est ignoré par ceux qui appartiennent à son propre monde social et religieux. Ceux qui passent à côté de lui — un prêtre et un lévite — ne s’arrêtent pas. Celui qui lui vient en aide est un étranger.

Ce qui frappe Illich dans cette histoire, c’est précisément le caractère gratuit et imprévisible du geste.

Le Samaritain n’agit pas parce qu’une règle lui ordonnerait de le faire. Il agit parce qu’il rencontre un autre être humain en détresse.

Le geste précède la norme.

Et c’est précisément là que se situe, pour Illich, le risque de corruption : lorsque l’on cherche à institutionnaliser, normaliser ou administrer ce qui relevait initialement d’un mouvement libre vers l’autre.

À vouloir garantir la charité par des normes, des institutions ou des procédures, on risque paradoxalement de produire l’inverse de ce que l’on cherchait.

Le meilleur peut alors engendrer le pire.

Cette idée me semble particulièrement féconde pour penser le travail.

Quand l’institution finit par tourner à vide

Comment, en institutionnalisant le travail — mais aussi l’éducation, le soin, l’accompagnement ou tant d’autres activités humaines — éviter que la norme ne prenne le pas sur l’engagement ?

Comment construire des collectifs avec des règles, des fonctions, des objectifs et une organisation, sans que l’administration du travail finisse par devenir une fin en soi ?

C’est une question qui traverse notamment les réflexions sur le collectif et la notion d’espaces interstitiels, dont j’ai déjà parlé dans de précédents articles.

Faire collectif suppose nécessairement une visée commune, des règles et une distribution des rôles. Mais comment faire en sorte que ces dispositifs restent au service des personnes et du travail réel, plutôt que de devenir progressivement autonomes par rapport à eux ?

Autrement dit : comment éviter que l’outil que nous avons construit pour organiser le travail ne finisse par organiser les êtres humains eux-mêmes ?

La question ne concerne pas seulement les organisations.

Elle me concerne aussi personnellement.

J’ai peut-être trop idéalisé le travail

Je m’interroge aujourd’hui sur la vision du travail à laquelle j’ai pu tenir pendant longtemps.

Génération X, j’ai probablement un peu surinvesti cette partie de ma vie. Sans considérer pour autant qu’elle ait empiété sur d’autres dimensions importantes de mon existence, j’avais peut-être placé un peu haut ce que le travail pouvait représenter comme réalisation de soi.

J’avais aussi peut-être sous-estimé ses difficultés, ses frustrations et ses déceptions inévitables.

Car le travail ne tient pas toutes ses promesses.

Et pourtant, malgré une lecture parfois très pessimiste de ses effets — je pense notamment au dernier ouvrage de Christophe Dejours, coécrit avec Gabriel Perez, La souffrance éthique —, il me semble que le travail demeure l’un des piliers de nos existences, au-delà de sa seule fonction économique.

Le rapport au travail a changé. Il s’est probablement rééquilibré : pour beaucoup, le travail est davantage devenu un moyen qu’une fin.

Mais le considérer comme purement utilitaire serait, à mon sens, méconnaître notre dépendance aux autres et notre besoin de reconnaissance.

Travailler, c’est toujours, d’une manière ou d’une autre, entrer dans un monde commun.

Encore faudrait-il savoir ce que nous entendons par « travail ». Marie-Anne Dujarier propose justement une réflexion particulièrement stimulante sur cette question dans son ouvrage Travail.

Alors, le travail reste-t-il l’une des « deux mamelles » de l’être humain, au sens communément admis et largement diffusé dans la psychanalyse ?

« Aimer et travailler » : une formule que Freud n’a jamais écrite

Une idée continue de circuler : Freud aurait assigné à la cure analytique l’objectif de permettre à chacun de pouvoir « aimer et travailler ».

La formule est séduisante.

Mais elle ne se trouve dans aucun des écrits de Freud.

Tout au long de sa vie et de sa pratique analytique, Freud s’interrogera plutôt sur la finalité d’une cure et sur la possibilité — ou non — de terminer une analyse.

Dans Études sur l’hystérie, au tout début de son œuvre, il formule déjà une idée qui me semble éclairante.

Il écrit, à propos du travail analytique, que l’on aura beaucoup gagné si l’on parvient à transformer « la misère hystérique en un malheur banal ».

L’objectif n’est donc pas de promettre une existence débarrassée de toute difficulté.

Il s’agit plutôt de retrouver une vie psychique suffisamment saine pour pouvoir faire face aux malheurs ordinaires de l’existence.

Et quel rapport avec le travail ?

Le travail possède, comme d’autres activités humaines, une dimension sublimatoire : il peut permettre de transformer certaines forces pulsionnelles en capacité de création, d’investissement et de participation au monde commun.

Appartenir à un collectif de travail peut ainsi inscrire un sujet dans une capacité créatrice qui dépasse les attaches narcissiques du moi.

Freud l’écrira plus tard, dans Malaise dans la civilisation (1930) :

« Aucune autre technique de la vie n’attache l’individu aussi solidement à la réalité que l’accentuation du travail, qui l’insère tout au moins de façon sûre dans un fragment de la réalité, à savoir la communauté humaine. »

Le travail n’est donc ni une promesse de bonheur, ni seulement une contrainte économique.

Il peut être un lieu d’inscription dans le réel, de création, de reconnaissance et de lien avec les autres.

À condition peut-être de ne pas lui demander davantage qu’il ne peut donner.

Réinventer notre rapport au travail

C’est peut-être là que se situe aujourd’hui mon interrogation.

Il ne s’agit plus pour moi de défendre l’idée d’un travail nécessairement épanouissant, comme si nous pouvions — ou devions — faire de chaque activité professionnelle un espace permanent de réalisation de soi.

Ce serait construire un nouvel idéal, et donc une nouvelle injonction.

Il ne s’agit pas non plus de renoncer à rechercher dans le travail de la reconnaissance, de la coopération, de la créativité ou du plaisir.

Il s’agit plutôt de réinventer notre rapport au travail en deçà de nos idéaux imaginaires.

Accepter qu’il puisse être à la fois source de satisfaction et de frustration, de création et de contraintes, de reconnaissance et de déception.

Et surtout, ne pas oublier que les dispositifs que nous construisons — organisations, outils, procédures, indicateurs, technologies — ne sont que des moyens.

Ils doivent rester au service du travail et des femmes et des hommes qui le font.

Sinon, nous risquons de connaître cette étrange inversion qu’Illich nous invite à regarder en face :

ce que nous avions construit pour le meilleur peut finir par produire le pire.

Il nous reste donc à poser en acte la question de quel travail nous voulons faire dépendre de nos sociétés.

Pour ma part, j’ai trouvé dans la psychanalyse une manière de résister aux difficultés rencontrées, et peut-être, de temps à autre, de parvenir à advenir comme sujet au travail.


Références

Illich, I. (2026). La corruption du meilleur engendre le pire. Entretiens avec David Cayley. L’Échappée.

Dujarier, M.-A. (2026). Travail. Le mot est faible. Anamosa.

Dejours, C. & Perez, G. La souffrance éthique.

Freud, S. (1895). Études sur l’hystérie.

Freud, S. (1930). Malaise dans la civilisation.

Principaux enseignements

  • Le concept du Bien comme fin au sein de l’entreprise promeut des relations épanouissantes basées sur la réciprocité et la reconnaissance.
  • Ivan Illich argue que les outils doivent rester au service de l’homme, sinon ils risquent de l’asservir.
  • Illich met en garde contre la normalisation des gestes altruistes, qui peut mener à une corruption des intentions initiales.
  • Il est crucial de réinventer notre rapport au travail, en acceptant qu’il puisse être à la fois source de satisfaction et de contraintes.
  • Illich nous rappelle que ce que nous construisons pour le meilleur peut produire le pire si cela ne reste pas au service des humains.

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