
SOUFFRANCE ÉTHIQUE AU TRAVAIL
Capacité éthique : une dimension collective
Dans mes observations du travail, j’ai souvent été confrontée à ce que Christophe Dejours a nommé et porté au premier plan : la souffrance éthique.
Il s’agit de ces situations où surgissent des conflits entre ce qui semble bien ou bon pour l’individu et ce qui est commandé par le travail.
Les collaborateurs se retrouvent alors pris dans ce que nous pouvons nommer un conflit de loyauté :
loyauté envers soi,
ou loyauté envers le groupe ?
Quels sont les ressorts de l’évolution parfois galopante de ces conflits au travail ?
- À l’hôpital, lorsque les soignants n’arrivent plus à prendre le temps qu’il leur faut — ou qu’il faut au patient — pour prendre soin de la personne au-delà du corps malade.
- Pour ce travailleur du service logistique auquel il est demandé de détruire des lots de produits pour des questions de certification qualité, alors même que la norme semble parfois davantage protéger le risque réputationnel de l’entreprise que les intérêts des consommateurs.
- Pour cet expert médical confronté à une communication sur les risques médicamenteux qui le conduit à parler un langage du risque général, alors que la question précise d’un patient, posée au centre d’appel téléphonique, demanderait une réponse plus circonstanciée, dans un colloque singulier avec ce patient.
Peut-être l’une des pistes se trouve-t-elle dans la disparition progressive de ce colloque singulier, qui fait pourtant toute la richesse et la complexité du travail ?
Nous sommes sommés d’arbitrer selon des règles générales.
Or ces règles, dans leur souci de minimisation du risque, peuvent augmenter de manière proportionnelle le risque mental des individus pris dans cette logique systémique.
Ce n’est pas le risque zéro qui est réellement visé, comme nous pouvons si souvent le déplorer.
Il s’agit plutôt d’une déresponsabilisation du collectif, qui décharge son angoisse sur l’individu.
Un individu toujours sommé de produire plus, avec le moins de risques et de complications possibles pour le collectif.
Il semble tout de même paradoxal qu’une économie toujours plus productive collectivement produise finalement davantage d’isolement individuel.
Car la capacité éthique est avant tout une capacité collective.
Ce que l’entreprise semble avoir oublié, ou dénié.
Il s’agit de cette capacité de jugement en fonction du juste, selon la vision aristotélicienne, qui est « un correctif de la loi, dans les limites où elle est en défaut en raison de son universalité ».
C’est en cela que l’apport d’un outil dit d’« intelligence artificielle » fait courir un risque non négligeable à l’humanité.
Celui, avant tout, d’une éthique en souffrance.
Et finalement, celui d’une souffrance éthique des personnes.
Car nous aurons toujours besoin, pour nous guider dans notre aspiration vers du bon — et non vers un souverain Bien, mais toujours vers du bon à conflictualiser — de deux choses.
D’une part, d’un ou de quelques humains se sentant personnellement responsables de la situation à arbitrer.
D’autre part, de l’avis d’un collectif prenant part au dialogue autour de la problématique concernée.
C’est aussi le propos de la série actuellement visible sur Arte, « Camarades », qui retrace l’épopée de quelques individus pris dans l’effervescence intellectuelle de l’Université de Vincennes en 1969.
L’énonciation est celle d’une fable tragi-comique observant les tribulations estudiantines de figures emblématiques : la prostituée, le travailleur social, l’étudiant queer, l’étudiante maoïste enragée, l’intellectuel pris dans ses idées plutôt que dans leur mise en acte, et enfin le directeur d’université, dissocié entre ses valeurs et son rôle.
Quel bonheur de voir à l’œuvre cette liberté de paroles et de ton, non sans excès, portée à l’écran.
Une liberté qui suit tout autant le milieu d’une époque que les quêtes, combien humaines, des protagonistes.
Car c’est surtout cela, la souffrance au travail :
le déni du sujet.
Un sujet pris dans ses conflits émotionnels et psychiques individuels, en prise avec un idéal collectif devenu désincarné.
Si tant est que nous puissions qualifier d’un idéal, cette valeur centrale portée par le système capitaliste, de manière plus ou moins explicite, qu’est la recherche du plus de profit.
Une entreprise idéale serait-elle alors une entreprise délivrée du sujet ?
D’un sujet toujours en prise avec ses conflits, ses émotions, son advenir, créant des tensions positives et négatives avec son milieu ?
L’histoire de la psychanalyse est faite de cette forclusion (disparition) du sujet.
Il est admis que la révolution des Sciences et le cogito — « je pense, donc je suis » — de Descartes auront fait naître la psychanalyse.
En vérité, Lacan inversera cette proposition en formulant que Descartes n’a fait que révéler un fait de langage :
« Je parle, donc je suis. »
Un fait mis à jour trois siècles plus tard par Freud.
Espérons que cette nouvelle forclusion du sujet, promise par l’IA, permettra de redécouvrir — véritablement — la psychanalyse.
Et ce que peut être un sujet travaillant.

